La Télémédecine en Afrique : l’Union Africaine vend son âme à l’Inde, ignorance ou musique politique ?

Nous avons appris avec enthousiasme depuis quelques années la grandiose collaboration que l’Union Africaine (UA) a entamée avec l’Inde dans le domaine de la télémédecine. Après le déploiement de ce projet dans quelques pays africains, ne sommes nous pas en droit de d’exprimer nos réserves quand à l’impact de ce projet pour nous pays africains ? La montagne n’aurait elle pas accouché d’une souris ? Ce continent n’aurait-il pas une fois encore vendu son âme au diable ?

Telles sont les interrogations qui méritent une réflexion profonde et sérieuse de la part des fins connaisseurs de ce domaine en Afrique et des amis de l’Afrique à travers le monde. En effet, ce projet, tel que décrit dans le document adressé aux pays par l’Inde et l’Union Africaine, devrait créer un lien dans les domaines de la santé et de l’éducation entre les 53 états d’Afrique d’une part et l’Inde d’autre part. La connexion nécessaire pour la mise en oeuvre de ce projet est fournie par des satellites. Telle que proposée, cette technologie satellitaire n’est pas ouverte sur Internet : elle ne peut être utilisée qu’entre un pays africain et l’Inde ; elle ne permet pas aux utilisateurs africains de surfer sur Internet, de faire une visioconférence avec un autre pays africain ou tout simplement d’utiliser les autres applications web. Voilà le premier « bug » de ce système qui, contrairement à l’esprit d’ouverture des TICs, instaure des frontières. Le projet propose la participation de deux sites dans chaque pays : une université et un hôpital. Intéressons nous au cas de l’hôpital qui est notre domaine, la télémédecine : il s’agit dans le projet de développer la téléconsultation entre les centres hospitaliers universitaires d’Afrique et ceux de l’Inde. La philosophie en tant que telle est salutaire et vend une belle maquette pour les profanes. Mais essayons de voir de plus près et posons la question suivante : quel est l’intérêt d’une telle consultation entre les centres experts de l’Afrique qui ont déjà tout ce qu’il faut en terme de ressources humaines qualifiées et les experts indiens qui ne sont pas plus experts que ceux qu’on trouve dans les grands hôpitaux africains ? Il s’agira simplement de se connecter pour satisfaire une politique politicienne entre l’Inde et l’Afrique, mais sans bénéfice en termes d’apport de service. Plus curieux encore, pour les pays francophones qui ne comprennent pas la langue de Shakespeare il faudrait trouver un traducteur qui est à la charge de ces états africains pour faciliter la conversation entre l’expert africain et l’expert indien. Cela pose deux problèmes fondamentaux. Le premier problème est d’ordre déontologique car il faut absolument que le traducteur soit un professionnel de la santé pour respecter le secret médical. Le second problème est d’ordre pragmatique : (un médecin qui a besoin d’une expertise en toute urgence doit-il toujours attendre la présence d’un traducteur pour avoir un second avis) ? Les deux parties auraient mieux fait de demander l’avis des professionnels avant de lancer ce projet car le domaine médical ressemble fort à une usine de montage automobile où l’arrivée des pièces à temps est capitale pour la réussite du montage du véhicule. Nous demeurons convaincus que ce projet n’aura aucun impact objectif sur la santé. L’on aurait même pu discuter s’il concernait les hôpitaux de district à l’intérieur des pays qui manquent de spécialistes, leur donnant la possibilité de demander l’avis d’un expert. Les expériences réussies ne manquent pas en Afrique et l’UA le sait. Alors, pourquoi réinventer la roue (qui ne tournera même pas ? N’aurait-il pas été mieux de graisser celle qui marche déjà) ? Pour ceux qui croient à la télémédecine et veulent aider ou s’inspirer d’un modèle viable et fiable, le Réseau en Afrique Francophone pour la Télémédecine (http://raft.hcuge.ch), avec ses 10 ans d’expériences réussies, vous ouvre ses portes. En résumé, l’Afrique subira t’elle une nouvelle colonisation (cette fois ci d’ordre technologique de la part des pays émergents ou est ce l’Inde qui en profite pour valider une expérimentation satellitaire ? Dans tous les cas l’Afrique ne manque ni d’expériences ni de talents pour éviter cette colonisation pourvu que la politique reste à sa place au risque que l’Afrique perde aussi cette dernière révolution.

Dr. Cheick Oumar Bagayoko

Spécialiste en Informatique Médicale Expert et Ingénieur des systèmes d’information en santé

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